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Intervention de Mme l’Ambassadeur Michèle Pranchère-Tomassini au séminaire organisé par le Ministère estonien des Affaires étrangères à l’occasion de la Journée de la Francophonie

Published Friday March 21 2014

Missions et enjeux actuels de la Francophonie

Femmes et jeunes en Francophonie : vecteurs de paix, acteurs de développement

Monsieur le Secrétaire général, Excellences,  Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi  de remercier le Ministère estonien des Affaires étrangères et de le féliciter, non pour m’avoir choisie comme intervenante, même si j’en suis très contente, mais surtout pour  avoir choisi de mettre en valeur la Fête de la Francophonie.

J’espère que vous serez nombreux à suivre le programme culturel que les ambassades francophones ont préparé pour vous,  nous y serons  cette année avec un film  et une lecture, c’est le côté festif de la  Francophonie. Ici je pense que c’est le côté studieux : on va s’occuper des enjeux.

Alors, pourquoi nous fêtons la Francophonie le 20 mars ? Parce que le 20 mars 1970 -  nos amis belges et suisses  diraient septante - est la date de création de l’Agence de coopération culturelle et technique ACCT, qui  sera le précurseur de l’Organisation Internationale de la Francophonie, l’OIF,  et de sa Charte, le tout formant un dispositif assez récent, puisque sa consolidation date de 2005. Le 20 mars est donc aussi la commémoration de l’institutionnalisation de la Francophonie.

En 1970 nous sommes 21 Etats-membres (dont  le Luxembourg), en 2014 l’OIF regroupe 57 Etats-membres et 20 Etats observateurs (dont l’Estonie qui a rejoint l’OIF en 2010 et qui est donc notre 3e plus jeune partenaire).

Pourquoi j’insiste sur ce cheminement institutionnel ? Parce que le choix de se regrouper sous forme  d’organisation internationale et de doter l’organisation d’un Secrétaire général, qui selon l’article  6 de la Charte « ne demande ni ne reçoit d’instructions ou d’émoluments d’aucun gouvernement ni d’aucune autorité extérieure »,  est un acte émancipateur. C’est la traduction juridique et institutionnelle du choix politique, librement consenti par des Etats souverains et indépendants.

Bref, le statut d’organisation internationale a enlevé  à la Francophonie l’arrière-goût de paternalisme qui lui restait entre autres en raison du  passé colonial, une expérience qui explique aussi pourquoi l’Algérie a choisi de rester en-dehors de l’Organisation, un choix que nous respectons évidemment. 

Le statut d’organisation internationale  va également contre  la perception de la langue et de la  culture françaises comme instruments de domination.  La francophonie des élites européennes, celle du  temps où nos souverains utilisaient dans leurs correspondances  la formule du « Cher cousin », a connu le déclin avec la montée de l’idée nationale en Europe, une idée française au  demeurant, qui  implique le respect de la diversité culturelle et linguistique, une idée que la Francophonie reprendra  à son compte, et donc à nouveau nous retombons sur l’idée d’émancipation.

Ceci n’enlève rien à l’usage du français comme langue diplomatique.  Vu de l’extérieur, la bataille linguistique que nous menons parfois, en tant qu’ambassadeurs francophones  dans les instances multilatérales, là où il existe un groupe des ambassadeurs francophones, cette bataille peut sembler   parfois irritante, surtout par temps d’austérité  quand  les frais d’interprétation  sont la  victime désignée des coupes budgétaires. Je voudrais cependant opposer à ceci que la langue unique restera toujours un facteur d’inégalité : pour certains c’est la langue maternelle, alors que pour d’autres elle est déjà une difficulté.   

Le respect mutuel  sur lequel repose la diplomatie exige que chacun essaie de se mettre à la place de l’autre. Le multilinguisme traduit cet état d’esprit.  Vous me direz, c’est faire de nécessité vertu, soit, mais la Francophonie, parce qu’elle a fait l’expérience d’une langue qui  évolue dans un contexte concurrentiel, a su thématiser cette expérience et en reconnaitre les enjeux. Ils sont essentiels.

Sur le terrain l’attention à la diversité  linguistique,  mais aussi culturelle est indispensable :  permettez-moi de citer l’expérience d’ une amie,  membre de Human Rights Watch, qui  a passé des mois en Bosnie-Herzégovine à recueillir des témoignages de femmes qui avaient subi les atrocités de la guerre en ex-Yougoslavie, avant de comprendre que, quand ces femmes dans leurs récits  disaient que les miliciens étaient venus à la maison « prendre le café », cela était leur façon codée d’évoquer qu’elles avaient été victimes d’agressions sexuelles, des traumatismes dont elles étaient incapables de parler autrement en présence d’un étranger, fut-ce une femme.

J’ai oublié de demander qui lui a finalement révélé le secret, mais cela montre à mon avis que le droit à la parole est un droit qui  a besoin d’être cultivé, qui ne va pas de soi.  Je voudrais pour cette raison souligner aussi l’importance  de l’existence d’un commissaire aux questions du genre et de l’égalité, comme c’est le cas en Estonie, une fonction que vous, Madame Mari-Liis Sepper, remplissez avec beaucoup d’engagement.

Permettez-moi enfin de citer un exemple dans le domaine de la santé : ainsi il y a quelques années,  l’Organisation Mondiale de la santé, déploya en urgence dans un pays africain que je ne vais pas nommer, une équipe de médecins anglophones, des spécialistes mondiaux et selon l’OMS le top du top. L’OMS, dans un esprit d’efficacité, avait économisé sur  les frais d’interprétation et ce faisant elle avait aussi  fermé l’accès à des spécialistes non-anglophones, première difficulté. Arrivés sur place,  les spécialistes de l’OMS  se sont focalisés sur l’étude du virus sans prendre le temps d’écouter les médecins locaux.  Ignorés, ceux-ci se trouvaient discrédités, et encore moins capables de faire face au problème, après le passage de l’OMS qu’avant.

Or, à lui seul le représentant du pays concerné n’aurait pas signalé ce problème au siège de l’OMS  à Genève, son pays dépendait trop du soutien de l’OMS dans ce dossier. En revanche, ce fait comme d’autres purent être thématisés au groupe des ambassadeurs francophones et après une démarche collective qui -je dois dire-  fut loin de se passer sans heurts, auprès de la Directrice générale de l’époque, celle-ci accepta finalement de réviser la stratégie de rationalisation des coûts, qui avait jusque-là été son cheval de bataille.  Le groupe des ambassadeurs francophones en l’occurrence avait  la chance d’avoir en face de lui  une personnalité de l’envergure de Mme Gro Harlem Brundtland.

Libérer la parole c’est restituer dans leur intégrité ceux qui en ont été privés.  La Francophonie en mettant l’accent sur les femmes et les jeunes, vise leur droit à la parole. « Dégage » ont crié à leurs autorités corrompues les jeunes Tunisiens, et ils ont déclenché une vague dont nous suivons la trace jusqu’en Syrie.

M. Lakhdar Brahimi n’a malheureusement pas été présent du 11 au 13 janvier à  Genève, quand ONU-Femmes a réuni plus de cinquante femmes syriennes venues exprimer leurs attentes a l’égard du processus de paix. Entretemps et après que le Conseil de sécurité a entendu,  dans un format informel, trois militantes issues de cette initiative, M. Brahimi a cependant accepté de donner suite à la demande de ces femmes qui fut d’inclure un conseiller syrien pour les questions du genre dans l’équipe de médiation des Nations-Unies.  Ça n’a l’air de rien, mais cela permet d’infléchir la façon dont est envisagé le processus de paix dans les instances multilatérales pour la Syrie aujourd’hui  et en général.

Il est intéressant aussi de constater que les femmes syriennes réunies à Genève étaient issues de l’ensemble du spectre politique, toutes ont plaidé pour une Syrie pluraliste et unifiée, fondée sur des valeurs citoyennes. Toutes étaient organisées, ce qui signale une société civile là où nous ne la soupçonnions pas a priori. Une belle leçon de modestie aussi pour nos sociétés  libérales, qui ces dernières années se sont tant enflammées dans le débat sur le port du voile.

Ce n’est pas le moment de nous y attarder, mais comment pouvons-nous espérer que la femme qui rencontre dans notre regard le mépris parce qu’elle porte le voile, accepte de nous parler le cas échéant de ses mutilations génitales ? Le sommet de Dakar en novembre mettra en avant les femmes et les jeunes comme vecteurs de la paix et acteurs du développement.  C’est presque un sommet trop tard, car déjà se profile la question du genre, celle des droits des personnes dites LGBT.

Le rôle de la Francophonie devant ces enjeux de société qui sont immenses et risqués, parce qu’ils nous divisent plus qu’ils ne nous unissent tant à l’intérieur de nos pays que dans nos relations avec d’autres pays, c’est de trouver le moyen de thématiser ces enjeux, de les formuler d’une façon qui soit  mutuellement acceptable.  Et dans ce cas, vu la diversité que recouvre l’OIF,  l’attention à la langue, qui est  la mission de la Francophonie, reste  un instrument  sous-estimé. Il est vrai que l’Organisation évolue à l’intérieur d’une marge de manœuvre étroite.

Ainsi l’article 1 de la Charte qui décrit les objectifs de la Francophonie stipule que : «  La Francophonie respecte la souveraineté des Etats, leurs langues et leurs cultures ». (Il ne s’agit pas d’assurer un monopole linguistique ou culturel, ni de suivre la politique éventuelle d’un gouvernement qui pourrait privilégier dans son Etat une langue ou une culture au détriment d’autres). Et la Charte poursuit : « Elle (donc la Francophonie) observe la plus stricte neutralité dans les questions de politique intérieure ».

Si vous combinez cet engagement de stricte neutralité avec les objectifs que la  Charte et les Sommets successifs assignent à la Francophonie, à savoir : promouvoir la langue française et la diversité culturelle, œuvrer à la paix et à la promotion des droits universels,  appuyer l’éducation, soutenir le développement durable,  le tout avec un accent particulier sur les femmes et les jeunes, alors la coopération culturelle et technique décrit exactement l’action d’une organisation qui se doit d’être neutre, mais pas indifférente.

Or  vous remarquerez que nulle part il n’est question des francophones, de la protection de leurs droits culturels ou linguistiques, voire de leur protection tout court. La Francophonie ne protège pas, elle n’est pas une alliance défensive, elle promeut, appuie, soutient et met l’accent sur. Et si vous souhaitez rester dans le registre de la sécurité,  alors c’est plutôt une offensive de charme.

C’est vieux jeu, c’est peu, il est vrai, comparé aux enjeux auxquels sont confrontés les Etats-membres et les Etats observateurs de la  Francophonie, Niger, Tchad, Centrafrique, Mali, Liban, Arménie, Géorgie, Moldavie, Ukraine et j’en passe.

Mais avons-nous pensé aux ressources que la Francophonie peut offrir pour autant que nous les mobilisions ? L’OIF est en elle-même un modèle unique pour la mise en valeur pacifique et démocratique des réalités linguistiques transfrontières, l’OIF permet l’observation électorale dans les Etats qui le demandent. Son système de volontariat assure une traduction rapide sur le terrain de l’assistance technique.  L’apport de l’Organisation est limité et modeste, mais il peut faire sens s’il est associe à l’action d’autres instances, l’ONU, l’OSCE, l’UE, l’UA.

Si  mon pays  pour ne donner qu’un exemple, est aujourd’hui parmi les pays  qui consacrent 1% de leur Revenu National Brut à l’Aide publique au développement, c’est aussi parce qu’il a su greffer cet effort sur l’effet de proximité avec les pays les moins avancés, dont une partie sont membres de la Francophonie. Si  le Luxembourg est aujourd’hui pour la première fois au Conseil de Sécurité, c’est aussi parce qu’il a su convaincre la masse critique de ses partenaires francophones. Toutefois, s’il a franchi ce pas au bout de 60 ans, ce n’est pas parce que la Francophonie l’y aurait invité.  C’est que après le dernier élargissement de l’UE,  le Luxembourg a été positivement choqué par l’auto-affirmation au sein de l’Union Européenne et sur la scène internationale des Etats comme l’Estonie qui ont retrouvé la communauté internationale après la parenthèse soviétique.

Pour revenir et conclure sur la Francophonie : Avons-nous su mobiliser cet instrument pour en démontrer l’efficacité au-delà des cercles d’initiés ? Avons-nous su communiquer assez ? J’en doute, et c’est pour cela que je trouve d’autant plus pertinentes, des initiatives comme celle-ci, où on se met ensemble pour faire le point une fois par an.

Je vous remercie.

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